Que reste-t-il à vivre?
Par Anthony Casanova , le 8 octobre 2019

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Une minute et quarante-neuf secondes c’est le temps qu’il aura fallu à deux salopards islamistes pour commettre un attentat dans les locaux de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Riss fut grièvement blessé ce jour-là. Il passa ces quelques secondes couché par terre, à attendre une mort qui n’est pas venue. Presque quatre ans après ce putain de 7 janvier, il nous livre un récit empreint d’humilité et de dignité pour nous expliquer ce que lui, Laurent Sourisseau, dessinateur et éditorialiste signant sous le pseudonyme de Riss, faisait là, ce jour-là.

A travers de nombreux souvenirs, Riss nous parle de la mort, de la fatalité, d’un rire au service d’une idée, du doute, de la liberté d’agir et du choix de se taire, du courage des uns et de la pleutrerie des autres. Parce qu’avant cette minute et ces quarante-neufs secondes, il y eut d’abord vingt-trois ans d’histoire du nouveau Charlie Hebdo.

Charlie a toujours été un journal «historique»: Né dans les années 70 suite à une censure politique, Charlie cessa de paraître pour des raisons financières en 1982 juste après avoir mis le bordel dans une émission télévisée… on a le baroud d’honneur qu’on peut. Le Charlie de cette époque fit émerger les plus grands noms de l’humour satirique: Cabu, Reiser, Wolinski, Willem, Gébé et bien sûr Cavanna. Puis, après une décennie d’absence, sous l’impulsion de Cabu et Philippe Val, Charlie revint dans les kiosques. Ce journal de dessinateurs où quelques rédacteurs et journalistes venaient prêter main forte avait la réputation de commenter l’actualité en essayant d’en rire. Mais pas n’importe quel rire. Un rire intelligent, exigeant, un rire s’adressant autant à nos zygomatiques qu’à notre cortex.

Riss se remémore les débats au sein du journal, les engueulades, les rires, la passion du dessin, les grands reportages et les enjeux politiques voire philosophiques qui amenèrent, naturellement, Charlie à publier en 2006 des caricatures danoises d’un prophète à la con. Certes, tous les prophètes sont des cons mais celui-ci, via ses fanatiques, interdisait scrupuleusement qu’on le représente. Charlie qui n’a jamais eu d’ordres à recevoir de personne, et certainement pas des religieux, brava l’interdiction. Et voilà comment un modeste journal satirique s’est retrouvé tout seul devant un tribunal pour y défendre la laïcité, la liberté d’expression et le droit au blasphème. Charlie qui avait l’habitude de commenter l’actualité était l’actualité.
En 2011, alors que les islamistes souhaitaient instaurer la charia en Tunisie, Mahomet retrouva sa place en couverture de Charlie. Cette fois-ci, point de tribunal mais un attentat qui incendia les locaux du journal. Toujours seul, le journal Charlie Hebdo fut accusé de «mettre de l’huile sur le feu» comme si le problème venait de l’huile et non du feu. Charlie fit à nouveau l’actualité sous les crachats et les quolibets de nombreux médias, intellectuels et politiques. De beaux salauds qui firent de Charlie une cible de plus en plus visible. Et puis, le 7 janvier: Des morts, des blessés, des survivants, des traumatismes, le sentiment de devenir fou, le dégoût, la haine, la colère… et le besoin de ne pas laisser tomber ce journal qui, certes, entrait dans l’histoire mais ne devait pas faire partie du passé.

Des intellectuels minables aux journalistes merdiques, de petits revanchards aigris aux escrocs de l’islamophobie, Riss n’oublie pas les charognards qui continuèrent de salir inlassablement Charlie après les attentats. Mais comment oublier?

Une minute et quarante-neuf secondes est un récit, un témoignage, par moment un manifeste pour un sentiment désuet de nos jours: l’honneur. On ne meurt pas pour ses idées, on vit avec elles. On ne meurt que des «idées» des autres quand celles-ci ont une kalachnikov.

Riss salue aussi avec pudeur celles et ceux qui luttèrent pour que Charlie continue de paraître après l’horreur. «Mais qu’est-ce que je fous là?», tout l’équipe a dû se poser cette belle interrogation intime popularisée par Gébé. Peut-être ont-ils trouvé un bout de réponse dans la conclusion d’un livre de Cavanna: «il faut bien vivre quand on ne meurt pas».

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par Anthony Casanova

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