Rêve d’ado et une aventure humaine

par | 28 Sep 2021

Ce sont des infos si anodines qu’à moins de vivre dans une grotte, comprenez ne pas avoir un accès à internet, vous n’avez pas pu y échapper: 
Un homme a vu 203 fois un même film au cinéma en deux mois.
Une femme a pris pour la première fois le métro. 
Si l’histoire du mec de 34 ans qui a dépensé un smic pour passer presque 17 jours devant un film, amuse gentiment la galerie; le récit de la femme de 46 ans qui a déboursé 1,90€ pour voyager avec la RATP, exaspère le bon peuple. Or, c’est parfois dans le rien qu’on trouve tout, et ces deux calamiteux nous en disent tellement sur notre société qu’il serait dommage de ne pas deviser sur eux.

Cet homme, Arnaud Klein, est un fan de la série Kaamelott, et il est allé voir le film, tiré de la série, 4 fois par jour «parce que plus ça serait trop psychologiquement» au point de battre le record du monde de visionnage d’un film au ciné. Résultat, il dit «avoir perdu 13 kg», «fait de la rétention d’eau»… mais avoir vécu une «aventure humaine». Une aventure passée sur un siège à voir et écouter les mêmes blagues, les mêmes images, les mêmes choses, encore et encore jusqu’à en perdre la notion du temps.
La connerie des effets de la télé dans toute sa splendeur: Que le film soit superbe ou qu’il soit une infâme daube n’a aucune importance, cet homme a dépensé un salaire mensuel volontairement et fièrement pour participer à son propre lavage de cerveau. La presse s’intéresse à lui, il a rencontré son «idole», il est passé à la télé… tout le monde sourit, tout le monde est content.

Alors le réalisateur va-t-il lui proposer de faire de la figuration lors du prochain film de la saga? Et lui, s’obligera-t-il à battre son propre record à l’occasion de la sortie du deuxième volet de Kaamelott? Tant de questions dont nous aurons les réponses au prochain épisode de l’aventureux téléspectateur.
Les Monty Python cherchaient le sens de la vie des poissons dans l’aquarium d’un grand restaurant, qu’en est-il de l’absurdité du type qui végète dans une salle obscure? Prochain sujet pour le bac philo: Le fan a-t-il conscience d’être un fanatique? Vous avez deux heures.

L’autre info à la con c’est celle de cette femme, Laeticia Hallyday, qui a pris pour la première fois le métro à Paris. Elle déclare dans Paris Match: «j’ai réalisé mon rêve d’ado!» L’homme qui partage sa vie actuellement, sachant qu’elle est «fan d’Amélie Poulain», avait préparé un parcours passant par le Sacré-Cœur et la butte Montmartre. Laeticia concluant: «J’ai adoré être une touriste à Paris!». Évidemment, cette anecdote n’est pas très bien accueillie. Mme Hallyday qui trouve dépaysant et romanesque le quotidien des Parisiens, ça renvoie à sa classe sociale, à l’idée que les riches sont «en dehors de la réalité»… et on se sent un brin méprisés par cette millionnaire qui fait du tourisme chez les prolos.

Et pourtant, lorsqu’on s’en va visiter de merveilleuses contrées comme l’Inde, le Maroc, l’Egypte, la Turquie, la Chine, l’Indonésie, la Russie, le Nicaragua, Cuba, le Mali etc. Ne sommes-nous pas d’immondes salopards qui, fort de nos libertés et de notre train de vie, prennent plaisir à traverser ces pays exotiques où la liberté d’être ce que l’on souhaite est un luxe inatteignable?
Une dictature par-ci et un régime totalitaire par-là, n’est-ce pas dépaysant de visiter ces beaux pays qui nous permettent de nous «imprégner» des cultures du monde comme si l’on visitait un zoo? Un zoo avec une architecture sublime, certes, mais un zoo tout de même où nos semblables vivent sans nos droits. Ce n’est pas rien, d’arpenter une prison dont les barreaux se nomment frontières, non? C’est pas joli. Humainement, c’est douteux. Mais ça fait de belles photos pour se remémorer des vacances forcément inoubliables. On a peut-être plus quelque chose en nous de Laeticia que de Tennessee Williams, en définitive.

La morale de ces histoires: Un ticket de métro pour faire comme dans un film. 203 tickets de cinéma pour passer à la télé; comme quoi, l’aventure… c’est vraiment l’aventure comme le chantait l’idole des beaufs.

Par Anthony Casanova

Par Anthony Casanova

Anthony Casanova est le directeur de publication et le rédacteur en chef du journal satirique Le Coq des Bruyères.
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