La révolte d’une dent de lait
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

ranson-432-4Ce n’est pas pas parce qu’on a l’âge où l’on apprend l’alphabet qu’on n’est pas en droit de pousser une bonne gueulante. Ainsi est ma nièce qui, du haut de ses six ans, ne craint pas d’endosser le rôle de la sans-culotte en culotte courte pour défendre les gentils contre les méchants.

Ma nièce -que nous nommerons Fleur pour préserver son anonymat- a entamé il y a quelques jours son quatrième calendrier de l’avent parce que, bon, une vingtaine de chocolats pour tout le mois de décembre, alors qu’on est à peine en novembre, c’est un peu une arnaque. Bref, en couverture de ce calendrier il y a une poignée de super-héros: Batman, Superman… et, sa préférée, Wonder Woman. Mais voilà, pour avoir accès aux chocolats, il faut creuser la couverture et donc abîmer le joli dessin. Heureusement, il y a en cadeau un hologramme où sont représentés les comics de la couverture. Mais voilà, il y a un oubli de taille: Wonder Woman en est absente.

Pour Fleur, ce n’est pas Voltaire qu’on assassine mais plutôt Violetta qu’on piétine! Elle m’appelle pour me faire part de son indignation: «Oncle Anthony, (Oui, j’ai préféré «oncle» à «tonton», ceux qui aiment Benjamin et Archibald me comprendront) oncle Anthony, regarde, ils ont oublié Wonder Woman! Oh non! c’est pas normal, c’est des idiots!» Il y a dans ses petits yeux un mélange d’incompréhension et de nervosité «il faut rendre la boite, il faut aller leur dire qu’ils ont oublié Wonder Woman, parce que si on mange les chocolats elle ne sera plus nulle part…» Fleur vient d’avoir sa première colère féministe, sa première incompréhension face à un acte qui ne lui est pas familier: l’injustice.

Ce n’est pas la vérité qui s’échappe de la bouche d’un enfant mais plutôt l’instinct. Pour un môme, hermétique au cynisme, instinctivement l’injustice est révoltante. A cet âge où la vie est un mélange d’inconnu et de rêveries, «oublier» un petit personnage d’une boite de chocolats c’est faire de la peine à ce-dernier. Pour elle: Wonder Woman est l’égal de Superman. Malheureusement un jour viendra où elle comprendra que Wonder Woman est avant tout une femme, et que ce n’est jamais un hasard si l’on gomme les femmes de la photo finale.

Sans aller jusqu’à dire qu’il nous faudrait, en politique, la sensibilité du petit Calimero qui se désolait que tout soit vraiment trop injuste, n’y a-t-il pas matière à s’interroger sur la servilité qui nous amène à nous accommoder de toutes les injustices?

Par exemple: à quel moment avons-nous trouvé logique que la première fortune de France puisse percevoir en 12 heures ce que gagne un smicard durant toute sa vie? Pourquoi restons-nous passif devant les 926 000 bénéficiaires des Restos du cœur alors que la grande distribution gaspille près de 1,5 million de tonnes d’aliments par an? Quand cesserons-nous de considérer ceux qui grappillent par-ci par-là des allocations familiales comme les pires des escrocs quand l’évasion fiscale en France s’élève à plus de 80 milliards? A quel instant avons-nous accepté de ne pas vomir notre dégoût en apprenant qu’un homme, Hubert Jourdan, risquait 5 ans de prison et une amende de 30000 euros pour être venu en aide à ceux qui fuient les atrocités des guerres aux portes de l’Europe?

N’en avons-nous pas les bottes trop pleines de toute cette merde qu’on nous sert à boire? D’en être réduit à lorgner sur notre voisin de galère pour savoir s’il n’aurait pas une miette en trop? Et ce n’est pas nouveau puisque déjà Talleyrand écrivait que «si les gens savaient par quels petits hommes ils sont gouvernés, ils se révolteraient»

Mais il faut être raisonnable et opiner du chef lorsqu’un type, le cul confortablement installé sur son sac d’or, nous sermonne qu’il va falloir faire des sacrifices car si ça continue ça ne va pas durer. Si la révolte est une dent de lait, la résignation est une dent de sagesse… et, jusqu’à preuve du contraire, seules les premières nous ont été bénéfiques.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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