Se faire enculer, et alors?
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Métaphore adoptée autant par les humoristes que par les supporteurs de foot, l’image de la sodomie représente pêle-mêle une escroquerie, une soumission, une défaite, un vol, un renoncement, une faiblesse, et j’en passe et des plus tristes, pour provoquer le rire gras et la complicité de l’assemblée. L’image n’étant parfois pas assez fleurie pour l’auteur de la saillie, il arrive qu’on y ajoute du gravier ou que l’on en retire de la vaseline pour que l’effet douloureux, on ne sait jamais, soit bien compris de tous.

Chacun reprenant à sa sauce les enseignements de la Genèse, la sodomie (sexualité non-reproductrice par excellence) est marquée du sceau de l’opprobre et par l’infamie de la vilaine décadence. Dans le même ordre d’idée, la fellation ou se faire baiser, bref l’éventail des pratiques sexuelles censées être faites par une femme au profit de l’homme seraient le symbole de la petite conquête domestique avec le phallus en guise de baïonnette. N’en déplaise aux frustrés du slip, un mâle hétérosexuel peut aussi bien être actif que passif lors d’une sodomie, et surtout il n’y a pas plus de honte à pénétrer le ou la partenaire de son choix qu’à en être pénétré.

L’homophobie a un dénominateur commun avec la misogynie: le mépris pour la sexualité du pénétré. L’homme hétérosexuel ne pouvant ressortir glorieux du plumard que si la femme en est souillée. Et c’est par ce cheminement que naît l’homophobie car quoi de plus honteux, dans ce cas-là, que d’être utilisé comme une femme lorsqu’on est un homme? L’expression «femmelette» ou «gonzesse» pour qualifier l’absence de virilité d’un mec, en est l’un des aspects. C’est pourquoi dire «enculé» est aussi détestable que de dire «bougnoule» ou «youpin». Certes, il y aura toujours des cons pour conclure «qu’aujourd’hui on ne peut plus rien dire». Mais est-ce aux plus arriérés d’entre nous de définir les cadres de la «censure»?  Si vociférer «enculé», «pédé» ou «tarlouze» est la substantifique moelle de la liberté d’expression, ne devrait-on pas en conclure qu’il vaudrait mieux, pour le bien de tous, fermer sa gueule?

Soyons sérieux, on ne peut pas dire d’un côté qu’on lutte contre les discriminations tout en continuant de l’autre à se servir du lexique véhiculant ces mêmes discriminations. Hormis en n’envisageant le coït que dans la seule éventualité de «donner la vie», tout en pensant que le plaisir que l’on pourrait procurer est un pêché, il est tout de même étonnant qu’un acte sexuel dont on peut être friand nous soit, à bite reposée, aussi dédaignable, non ?

Petite parenthèse: pour avoir déclaré apprécier un auteur qui a mauvaise presse, on m’a déjà reproché de vouloir «sucer» le bonhomme. Pour avoir privilégié une politique plutôt qu’une autre, on s’est déjà interrogé sur mes envies de me «faire enculer»… Lorsque la sexualité des uns devient l’insulte des autres, ça en dit long sur la manière qu’ont ces-derniers d’appréhender l’existence. N’est-ce pas étonnant cette vision systématique de l’avilissement par le charnel?

A moins de sous-entendre le viol à chaque fois? Et donc, pour parler plus clairement: un crime! Alors, là! Si tout le monde a une idée aussi hasardeuse de ce qu’est le consentement, et que le langage ne cesse d’accompagner la «culture de viol», comment s’étonner qu’on finisse par entendre dans les médias un type affirmer, le plus sérieusement du monde, qu’il peut exister «des viols accidentels»? Non, il n’y a pas de quoi s’étonner.

 

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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