Si c’était à refaire

par | 6 Oct 2020

Il nous arrive à tous de rêver faire un petit saut dans le temps pour modifier nos actions qui a posteriori nous paraissent être de belles bourdes. De la mauvaise rencontre aux mauvais numéros du Loto, nous ne manquons pas de ces aléas qui auraient pu un peu mieux se finir si nous en avions connu la fin. Selon les cas, nous continuons à vivre en nous promettant d’agir moins connement la prochaine fois.
Or, parfois, nos erreurs ne sont ni des regrets ni des remords mais tout bonnement des fautes.

Lorsque, en 2006, la presse décida de laisser Charlie Hebdo seul lors de la parution des caricatures danoises de Mahomet, nous n’étions qu’une poignée à prendre cette «pudeur» pour de la vulgaire lâcheté. Oh, bien sûr, ils ont trouvé toutes les explications du monde pour ne pas reproduire les dessins telles que la couleur politique du journal danois, la qualité des dessins ou, plus explicitement, «pour ne pas mettre de l’huile sur le feu». La liberté c’est l’huile, l’obscurantisme c’est le feu, et nous voilà incités à fermer notre gueule pour ne pas énerver ceux qui ordonnent qu’on la ferme indéfiniment.
En 2011, après l’attentat au cocktail Molotov qui détruisit les locaux de Charlie, il y en avait encore pour minimiser le danger qu’encouraient les personnes qui bossaient pour l’hebdo satirique. Une pétition allait jusqu’à réclamer qu’on ne soutienne pas Charlie Hebdo. Rien que ça.

Alors, après les attentats de janvier 2015, on se dit que de nombreuses rédactions ont dû avoir honte. Terriblement honte de ne pas avoir accompagné Charlie dans son courage en faveur de notre liberté d’expression. On suppose même que certains ont dû s’en bouffer les ongles d’avoir fait (plus ou moins indirectement) de Charlie une cible.
Comment ne pas imaginer qu’après ces manifestations historiques dans toute la France et dans quelques pays du monde au soir du 11 janvier, ces journalistes, ces médias ne se sont pas dit «putain, mais si c’était à refaire, nous les publierions ces 12 petits dessins».

14 ans après la publication des caricatures danoises de Mahomet et du «c’est dur d’être aimé par des cons» de Cabu, presque 9 ans après l’incendie criminel au cocktail Molotov, plus de 5 ans après les assassinats du 7 janvier 2015, et alors que le procès des attentats de janvier allait débuter, Charlie Hebdo publia de nouveau les «fameuses» caricatures en titrant: «tout ça pour ça».
Rebelote! Al-Qaida menace d’attaquer la rédaction de Charlie, le Pakistan condamne la parution des caricatures… et, encore une fois, les médias regardent faire. Certes, certains s’en émeuvent mais d’autres diffusent la couverture du journal tout en la dissimulant… N’en déplaise à Brassens et à Molière, il n’y a pas qu’en matière de connerie que le temps ne fait rien à l’affaire, car quand on est lâche, on est lâche, et on le reste!

A l’initiative de Charlie, une lettre ouverte de soutien à la liberté d’expression fut signée par une centaine de médias… hormis l’AFP qui n’a pas dû trouver de stylo. On salue bien évidemment le principe en soupirant «que c’est déjà ça»… mais, soyons sérieux, c’est bien peu.

Le minimum, après les menaces d’Al-Qaida et du Pakistan, aurait été que chaque organe de presse consacre une partie de sa couverture à la reproduction de celle de Charlie. Tous les médias se devaient de prouver qu’ils avaient retenu les leçons du passé. Un groupe terroriste qui déclare que les attentats contre Charlie Hebdo «n’était pas un incident ponctuel» en ajoutant: «si votre liberté d’expression ne respecte aucune limite, préparez-vous à vous confronter à la liberté de nos actions», eh bien de telles menaces méritent une réponse forte, visible et sans détour. Mais il n’en est rien.

La seule réponse ne peut être qu’individuelle, par exemple en s’abonnant encore ou pour la première fois à Charlie. Car si c’était à refaire, il faudrait être le chêne et le roseau: ni on ne plie ni on ne rompt.

Par Anthony Casanova

Par Anthony Casanova

Anthony Casanova est le directeur de publication et le rédacteur en chef du journal satirique Le Coq des Bruyères.
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