The Leftovers ou la crise de foi
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

 

Dans ce monde moderne qui semble en vouloir toujours plus en souhaitant aller toujours plus vite, la mode des séries caractérise assez bien cette ambivalence. Par exemple, pour la série The Leftovers, créée par Damon Lindelof et Tom Perrotta, si un épisode ne dure que 52 minutes, il aura fallu visionner plus de 25 heures pour en connaitre le dénouement. Pourtant le synopsis frisait le «déjà-vu»: un certain 14 octobre, une partie de la population mondiale a mystérieusement disparu, et nous suivrons les pérégrinations des «survivants» dans leur quête de reconstruction après l’horreur.

Comme toutes les œuvres essentielles, The Leftovers se sert d’un genre, le fantastique en l’occurrence, pour décrire un pan de notre société. Dans son ensemble, jamais une série n’avait abordé aussi profondément voire aussi intimement la question du deuil et de tout ce qui en découle tel que le mysticisme.

«Il s’en est allé», «il est monté au ciel», «il n’est plus», «il nous a quitté»… autant dire que nous ne sommes pas avares d’euphémismes pour parler du «cher disparu». Les religions, qui sont des régulateurs du mysticisme, naissent de la confrontation de l’humain face à la mort. Les croyances n’étant qu’un palliatif du réel, lorsque le réel est «trop beau pour être vrai» on parle d’un «miracle» tandis que si le réel nous parait insupportable, on évoque alors la «volonté divine». Depuis l’aube de l’humanité, de Zeus à Allah, l’homme a voulu donner un sens à ce qu’il ne comprenait pas en l’attribuant à une force supérieur. La foi, quant à elle, n’est que le symptôme de cette impuissance confrontée à l’inéluctable.

La question que pose The Leftovers et qui fait écho à ce début de millénaire entaché de crimes au nom de Dieu est: «Quand on croit, jusqu’où est-on prêt à croire?» Une chose est sûre, il semblerait que l’Homme soit plus prompt à mourir pour ce en quoi il croit plutôt que de vivre avec ce qu’il sait. Si l’on est intrinsèquement persuadé que Dieu est comme on le croit, qu’il veut absolument ce que l’on en dit, alors il ne faut pas grand-chose pour décider de troquer son habit de fidèle sujet pour celui de bras armé du démiurge. Certes, il n’y a pas plus de preuves que Dieu ressemble à un homme avec une barbe blanche qui, pour se soulager, balance des éclairs sur le monde, que de preuves que Dieu soit une licorne qui, pour se soulager, pète des arcs-en-ciel… mais, peu importe, l’enjeu ne repose pas sur une quelconque «vraisemblance» mais sur notre degré de persuasion.

Il faudrait des milliers de chroniques pour recenser toutes les horreurs commises au nom de toutes les religions. Il faut bien comprendre que croire en un Dieu c’est, par ricochet, un blasphème envers toutes les autres croyances. Il y a tant d’offres spirituelles que le croyant se doit de faire un choix mais, si possible, le bon! Comment? Eh bien l’abbé Arnaud Amaury l’a défini assez simplement: «tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens». La logique est implacable, c’est en gagnant des guerres pour son propre Dieu que l’on obtient la preuve d’avoir choisi le bon. Le croyant, tel un salarié défendant les réductions salaires, les heures supplémentaires non payées, en poussant l’obséquiosité jusqu’à laver la bagnole de son DRH, ne le fait pas par amour du capitalisme mais simplement en espérant ne pas faire partie de la prochaine vague de licenciements.

Or, comme dans The Leftovers, il arrive que le croyant atteigne le bout de sa foi. Qu’après avoir respecté, et dans la lettre et dans l’esprit, les oraisons divines… Qu’après avoir tout enduré, qu’après avoir tout sacrifié, la fatalité finisse par nous faire retrouver la raison. C’est bête mais c’est ainsi: vous ne trouverez jamais à Lourdes un manchot espérant voir son membre se reconstruire… non, vous le trouverez plutôt en appeler au savoir et à la connaissance des médecins qui tenteront de lui greffer un autre bras.

C’est une fois débarrassé des interdits religieux, censés nous rendre convenables le jour de notre mort, que l’on peut essayer d’avoir une existence heureuse. Peut-être est-ce la morale de cette histoire: Croire en Dieu, c’est ne plus penser à l’humanité.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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