Transphobie: la bonne blague
Par Agathe André

On the road with Agathe ANDRÉ

Agathe Andre by Espe
«Choquant: le transsexuel Geneviève de Fontenay a participé à la Manif pour tous». Hein?
Une titraille médiocre, un billet laborieux… Cet article, censé nous faire hurler de rire tellement c’est rigolo d’être un «travelo», paru dans le blog parodique NordPresse, est à la pastiche journalistique ce que Tonton Robert est à la vanne quand il vous invite, l’œil brillant et l’haleine chargée, à lui tirer l’auriculaire en fin de repas: un humour de gros beauf qui pète, qui rote et qui se gratte les couilles.

On comprend aisément l’envie, voire la nécessité, de se foutre de la gueule du ralliement de la mère maquerelle des Miss France à la Manif pour Tous, et de ses propos sur le «gayriage». Certes, sous son grand chapeau, Tata Yoto est maquillée comme un bus du Yucatan, botoxée comme un bœuf argentin et tirée comme le string d’une booty shakeuse. Mais quel est le putain de rapport avec la transsexualité?

La parodie journalistique, comme le dessin de presse, est un genre humoristique très codé qui suppose, pour se marrer, un certain nombre de référents culturels, et qui s’appuie sur la connivence avec le lecteur. Quelle connivence ici, si ce n’est l’usage du stéréotype outrancier du trav’, ambiance biscotte et Cage aux Folles, qui ridiculise le physique, pas les idées. En comparant Geneviève de Fontenay à un trans’, NordPresse insulte bien davantage les trans’ que le nouveau porte-parole du mouvement réactionnaire.

User de la transphobie pour dénoncer l’homophobie, voilà un paradoxe qui en dit long sur  la confusion autour des transidentités, et sur les difficultés quotidiennes et les discriminations systémiques rencontrées par les personnes trans’ et intersexes…

Ironie du sort, la veille de la Manif pour Tous avait lieu, comme chaque année depuis 20 ans, l’Exitrans pour réclamer le droit de définir son identité de genre par soi-même et d’accéder à un changement d’état civil libre et gratuit sur simple déclaration en mairie: une volonté de conjurer la séparation des sexes, de ne plus faire du sexe ni du corps, un destin. Mais une décision. Et de faire voler en éclat toutes nos constructions psycho-sociales pour passer, enfin, de la binarité à la multiplicité.

Or, en France, c’est toujours ce qu’on a dans le slip qui caractérise notre identité. De la prise en charge médicale à la transition, de la réassignation sexuelle au changement d’état civil, le parcours reste extrêmement complexe, coûteux, long et psychologiquement ardu parce qu’il faut passer son temps à démontrer qu’on n’est pas taré.

Ce doit être terrible de vivre dans un monde où l’on vous désigne toujours comme l’impossible réel, le traumatique, l’impensable, le psychotique, alors que vous êtes justement sidérant d’affirmation de soi et de limpidité identitaire. Mais à qui appartient le genre? à l’Etat? aux psy? Aux intéressés?

La transidentité n’est ni une perversion, ni une maladie, encore moins un ressort humoristique, mais un désir vital, une contrainte à la métamorphose et parfois, à l’auto-engendrement médicalement assisté. Les transsexuel(le)s naissent deux fois. Et cette nouvelle mise au monde, cette archéologie de soi est un travail fastidieux. Surtout quand la féminité et la masculinité, loin d’être une évidence, demeurent l’objet d’une production permanente du politique et de blagues autrement vaseuses.

par Agathe André

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