Vexillophile un drôle de coton
Par Naqdimon Weil , le 15 mai 2018

NAQDIMON fait son malin

Dans un concert de rock’n’roll, n’en déplaise à Sibille qui n’aime pas ça, mais ce n’est pas de sa faute, à son âge, on déteste tout ce qui fait siffler sa prothèse auditive, mais bon, reprenons, dans un concert de rock’n’roll, donc, il y a quelques incontournables. Le chanteur, en sueur et à genoux bramant sa révolte dans un costard tout cuir à 7500 balles, le guitariste qui bondit en faisant un riff, le bassiste hiératique mâchant son chewing-gum et le batteur qui fait volter ses baguettes autour de ses index. Dans le public, on trouvera toujours une charmante demoiselle, brune, blonde ou rousse, aux cheveux longs impeccablement lissés, assise sur les épaules d’un mastard et ânonnant le « hit » du groupe, un rasta fumé aux herbes de Provence la tête enfoncée dans l’enceinte basse, une bande d’amers qui marmonnent entre eux « C’était mieux avant que ce ne soit commercial ». Et un drapeau breton. Allez donc savoir pourquoi, à chaque concert de rock, un fier descendant des Celtes du Finistère se sent obligé d’agiter le pavillon noir et blanc, à croire que Tri Yann a réussi à vendre le Gwenn ha Du – soit le nom du doudou régionaliste en Breton – à tous les amateurs de tatapoum. Faut pas chercher à comprendre, c’est comme ça.

Ben, dans les manifs de la Gauche de la Gauche de la Gauche de Mes Deux, c’est tout pareil, genre la mamy qui s’époumone, fort et faux, dans son porte-voix, le costaud du SO de la CGT en gilet jaune qui rigole avec l’OPJ de service, les gamins qui se demandent ce qu’ils foutent là alors qu’il y a Peppa Pig à la maison. Et un drapeau palestinien. Oui, même dans une manif pour soutenir la Porcherie Industrielle Le Joyeux Porcelet de la Ferté-sous-Jouarre menacée de fermeture, si la marche de soutien est organisée par la Gauche Qui Sait, c’est immanquable, on va trouver la bannière à trois bandes horizontales noire, blanche et verte avec un triangle rouge à gauche. Moi, je le repère tout de suite, au milieu des banderoles revendicatives et des copies de caricatures mal réinterprétées. Je suis incapable de reconnaître le drapeau du Malawi ou la bannière tadjike, mais le drapeau palestinien, aucun problème, je le vois si souvent que j’en viens presque à le confondre avec nos couleurs nationales. Suivant le niveau de gauchitude de la manif, sa présence sera d’ailleurs plus ou moins forte, il doit y avoir un modèle de courbe de Gauss pour calculer ça. Généralement, on trouve aussi une ou deux pancartes vilipendant le « sioniste assassin » de service, fut-il le fort catholique et fort peu philosémite Baron Adalbert-Eudes de Pognant de la Roche-Plombée, 24è du nom, propriétaire indélicat de la Porcherie Industrielle qui serait fort surpris de se savoir ainsi soutien inconditionnel de l’état d’Israël. Et si vous demandez le rapport avec la question en cours, on expliquera gentiment que c’est pour la convergence des luttes et que c’est pour la Cause et si vous insistez, on vous enverra sur les roses. La Cause. La seule, la vraie, l’unique, la cause palestinienne, qui est au cœur de tout vrai démocrate de la Gauche de la Gauche de la Gauche de Mon Scrotum.

Je vous rassure tout de suite, moi, tout ricanant que je puisse être, je ne trouve rien à redire à cela, surtout que ça fait les bras de ceux qui agitent fièrement cet étendard, et il n’est jamais mauvais de faire du sport. On a bien le droit de porter fièrement les couleurs que l’on veut et qui vous font gonfler le cœur de fierté. Certes, il est plus que rare, pour ne pas dire rarissime, limite jamais, de voir un drapeau tibétain ou sahraoui ou papou ainsi porté dans les mêmes circonstances, mais qui suis-je pour juger, hein, franchement ? De même que l’Internationale, le « Toussensemb’, toussensemb’, ouè, ouè » et les vendeurs de merguez sur le parcours, le drapeau palestinien est l’un des éléments fondamentaux d’une bonne manif réussie. Sans lui, ce n’est pas pareil.

Mais bon, à force d’associer les couleurs palestiniennes à tout et à son contraire, sans rime ni raison, au nom d’un internationalisme bêta, ces dernières deviennent un gadget, totalement vidées de leur sens revendicatif, et ce drapeau est si souvent accompagné de propos si connement binaires, si bêtement manichéens, quand il ne s’agit pas simplement de formules clairement antisémites, qu’il en devient inopérant. C’est bête de la part des défenseurs de la Cause de faire ainsi le jeu du camp israélien, non ?

Tiens, faut que je pense à m’acheter un drapeau breton, j’ai rock’n’roll cette semaine.

par Naqdimon Weil

Naqdimon by Ranson

# [Les derniers articles de Naqdimon Weil]

Patrick FONT - Souvenirs d'un cowboy d'opérette