Le vrai est moins bandant que le faux
Par Anthony Casanova

Anthony CASANOVA est politiquement correct

Dans la série «nos chers disparus» de l’année 2016, il en aura manqué un de taille: Jacques Chirac. Non pas que je m’impatientais à l’idée d’assister dans le bruit et sans odeur aux funérailles nationales d’un ancien président de la République mais simplement parce que son décès fut annoncé par Christine Boutin. Certes, Boutin n’est pas ce que l’on pourrait appeler une source fiable mais plutôt une fervente pratiquante de la désinformation du net, cependant cette bourde, en particulier, ne lui incombe pas complètement.

Il faut savoir qu’en septembre 2016, toute la presse française avait une info en «off»: Jacques Chirac était mort cliniquement, et sa fille, Claude, attendait que François Hollande soit de retour de son voyage aux USA pour annoncer officiellement la nouvelle. De France Inter à TF1 en passant par le Figaro et RTL, tous guettaient le feu vert de la famille pour balancer la nécrologie au public. Alors, lorsque Hollande arriva à Paris, les rédactions étaient sur les starting-blocks pour avoir la primeur du scoop.

Plus les heures et les jours passèrent, plus les rumeurs foisonnaient comme par exemple celle qui expliquait le silence des Chirac par la santé de Bernadette ou par la proximité des primaires de la droite… et puis, un mois plus tard, le 13 octobre 2016, la famille annonçait que l’ancien président finirait sa convalescence chez lui. Là, les rédactions crièrent «eurêka»: ils veulent que Chirac meure chez lui! Mais voilà, le 10 décembre, le gendre du vieux Jacques, Frédéric Salat-Baroux, déclara à la presse: «il va profondément mieux. Il y a une mobilisation du système médical. On ne peut pas sortir de ce moment sans une fierté incroyable pour notre système de santé». Tu m’étonnes ce n’est pas tous les jours que l’on assiste à une résurrection.

Si je vous narre cette anecdote, c’est pour souligner que le on-nous-cache-tout-on-nous-dit-rien n’est pas seulement l’apanage de la fachosphère. Nous pouvons tous nous retrouver en situation de propager une rumeur enrobée du complotisme le plus basique sous prétexte que nous avons foi en notre «source» privée. S’il peut y avoir des infos en «off», c’est sur notre incapacité à accepter qu’une info puisse finalement être une intox qu’il faut nous questionner. Chirac est mort mais c’est un secret pour l’instant. Pourquoi pas? Puis, le temps passe et Chirac reste en vie. Alors la question que l’on se pose n’est plus «pourquoi pas?» mais «pourquoi?» C’est à ce moment-là que nous sommes mentalement près à inventer toutes les théories inimaginables pour continuer à donner de l’existence à notre croyance. Inconsciemment, nous refusons qu’un secret puisse être bidon.

La vérité que nous étions les seuls à connaître ne peut être fausse. Il n’en faut pas beaucoup pour conclure que c’est tout de même curieux de ne pas avoir vu de photo de Chirac sortant de l’hosto, donc peut-être que… vous voyez l’engrenage? Si les rédactions «sérieuses» n’ont colporté le faux scoop uniquement près de leur machine à café, d’autres, comme Boutin, n’ont pu se résoudre à ne pas annoncer «la vérité qu’on nous cache» au risque de passer une énième fois pour une gourde.

Plus généralement, il faut dire que la multiplication des moyens de diffusion de l’information fait souvent le jeu de la duplicité des faits. Un combat, une croyance, un engagement politique -peu importe le fanion- sont parfois le «sésame, ouvre-toi» à toutes les falsifications pour une hypothétique «bonne cause.» On accuse, on diffame, on travestit la réalité pour qu’elle puisse sans ombrage coller au mieux à notre perception du monde. Si bobard.com publie un article qui flatte notre point de vue, on s’en fait l’écho sans vergogne. Le mépris des médias amène à penser que tous les journaux se valent et donc qu’il n’y a plus lieu d’en respecter un seul.

S’il existe des professionnels de la désinformation, ils ne doivent leur succès qu’à notre appétence à en être les relais. Ainsi on préfère une information qui nous explique que l’on nous ment en permanence à celle (moins spectaculaire) qui tente de nous expliquer le réel.

Alors pour cette nouvelle année, cette année où nous nous apprêtons à choisir le locataire de l’Elysée, je vous souhaite le courage d’accepter les faits en vous méfiant de ceux qui feraient tout pour que leur fantasme passe pour votre vérité.

par Anthony Casanova

Anthony Casanova par Babouse

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