Guillaume Meurice ou le cas d’école

par | 28 Mai 2024

C’est l’histoire médiatique qui dure depuis 6 mois : un humoriste d’une radio publique fait une blague dans une émission humoristique. La blague est douteuse, dans le sens où il y a un doute sur son intention, alors la direction de la radio s’en inquiète et l’humoriste chope un avertissement puis est suspendu quelques temps ; une plainte est déposée, elle est classée sans suite. L’humoriste reprend du service, et quelques mois plus tard : il refait la même blague douteuse… il est à nouveau suspendu, et risque le licenciement. Une partie de la station se met en grève le 12 mai pour le soutenir.
L’humoriste surnomme cette histoire le « prépuce gate ». « Gate », qui veut dire « porte » en anglais, est souvent utilisé pour désigner un énorme scandale depuis celui du Wattergate aux USA.

La blague ?
Il faut vivre hors de France pour ne pas la connaître : dire du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qu’il était « une sorte de nazi sans prépuce ». Si l’humoriste avait dit de Netanyahou qu’il n’était qu’un tortionnaire sans prépuce ou un criminel de guerre sans prépuce voire une immonde merde qui aurait perdu un bout de la peau de sa bite en tirant la chasse… certains auraient pu ne pas trouver ça drôle ou trop vulgaire mais il n’y aurait pas eu de doute.
Or, le doute ne vient pas du « prépuce » dont on peut allégrement se foutre ou de la circoncision qui n’est qu’une mutilation infantile lorsqu’elle est pratiquée au nom de la foi par les juifs et les musulmans. Non, le problème est de comparer un Juif à un nazi. Parce que « nazi » n’est pas le synonyme de « vilain méchant pas beau » mais une idéologie dont le but était l’extermination totale de tous les Juifs. Pour comprendre l’horreur du nazisme, il ne faut pas regarder La vita è bella de Roberto Begnini mais Shoah de Claude Lanzmann ou lire Nuit de Edgar Hilsenrath, c’est plus dur, plus fort, plus vrai et surtout moins con.
Certes, appeler cette histoire le « nazi gate » aurait certainement été moins drôle mais plus juste.

Une émission dite de gauche sur une radio publique.
L’émission au cours de laquelle fut dite cette blague est connue pour être « de gauche ». Le racisme, l’homophobie, le sexisme, et autres phobies y sont très régulièrement dénoncés. Alors être accusé « d’antisémitisme », que je préfère nommer « juifophobie », ce n’est pas rien. C’est embarrassant.
Bien sûr que ces accusations ou ces reproches peuvent venir de personnes que l’équipe de l’émission déteste mais il doit y avoir sans doute également des personnes dont, idéologiquement, ils peuvent se sentir proche qui leur disent « ce parallèle Juif/nazi est une faute intellectuelle », rappelez-vous du débat lors du « Heil Israël » de Dieudonné, on le sait que cette comparaison en point Godwin ça pue.
Oui, Netanyahou est d’extrême droite, oui c’est un escroc mais le Hamas est aussi d’extrême droite, et est aussi corrompu. Et s’il faut protéger les civils palestiniens il n’en faut pas moins protéger les civils israéliens. En revanche, si cette guerre est loin de chez nous, c’est en France que les actions antisémites se multiplient depuis 15 ans. C’est pourquoi l’ambiguïté d’une blague ne doit pas être tabou, nul n’est omniscient et parfois on peut faire une blague qui a mal visé sa cible. Ce n’est pas grave : On lève l’ambiguïté, et on visera plus fort et plus précisément la prochaine fois.

Refaire la même blague…
Là comment ne pas penser que l’humoriste jubile de cette ambiguïté ? Qu’il l’assume, s’en amuse et qu’il n’y voit aucun inconvénient. Pourtant certaines ambiguïtés, l’humoriste aime les railler, les dénoncer quand elles concernent une flopée de personnalités qu’il aime se payer même si elles n’ont jamais été condamnées. Ce qui est bon pour autrui et aussi bon pour soi.

Pour autant, renvoyer l’humoriste serait une connerie intellectuelle et financière :
Financière parce qu’il aurait bien raison de contester le renvoi aux Prud’hommes et d’empocher une jolie somme ;
Intellectuelle, parce que l’opinion passerait du « on ne peut plus rien dire » à « on ne peut plus rien dire (sur les Juifs) ».
Si la personne en charge des programmes de France Inter n’est pas satisfaite d’un programme, il suffit de ne pas le reconduire à la rentrée. On peut ne pas prendre une blague à la légère sans lui donner le poids qu’elle n’a pas.

Par Anthony Casanova

Par Anthony Casanova

Anthony Casanova est le directeur de publication et le rédacteur en chef du journal satirique Le Coq des Bruyères.
D'autres Chroniques

Echec et mat au coup de poker

Pour une fois que les élections européennes avaient l’air d’intéresser les Français, Macron a réussi à faire en sorte qu’on n’en parle plus. Peu importe comment on analyse la stratégie du chef de...

Vive l’automobile !

Retour sur la question de l’automobile présentée fin mai à la Revue de presse de Paris Première (chronique presque intégrale) Avant les prochains départs en vacances, j’ai voulu faire le point sur...

Entouré d’abrutis

Entouré d’abrutis

Alors comme ça, il ne faut pas gueuler trop contre les abrutis que l’on subit au quotidien et qui font vivre les gens dans un climat d’insécurité avec à l’arrivée les morts qu’on compte...