Les nouveaux «prophesseurs»

par | 30 Mar 2021

L’université, ce temple du savoir, cette grande agora où les esprits les plus brillants s’expriment, se défient, s’affrontent et communient entre eux. Oui, entre eux. C’est-à-dire entre élèves. C’est-à-dire entre professeurs. C’est-à-dire entre élèves et professeurs. L’un dispense, l’autre reçoit et celui qui reçoit dispensera un jour. Un ping-pong bienveillant et autosatisfaisant, où néologismes et barbarismes font office de balle. Spectacle somme toute assez agaçant, surtout si vous étiez, comme moi, incapable d’utiliser de grands mots pour exprimer ce que l’on conçoit très bien avec de petits. J’ai, en ce qui me concerne, étudié la philosophie dans ce qui s’apparente au Hollywood de la faculté française : l’université Paris Sciences et Lettres – ou PSL pour les intimes. Neuf établissements de prestige réunis en une seule et même entité, parmi lesquels l’École normale supérieure, l’Institut pratique des hautes études, Paris-Dauphine, l’École des mines et j’en passe. Autant dire la crème de la crème des enseignants-chercheurs.

Sur le papier, étudier dans ces conditions était idyllique. Sauf que nos profs, repus d’eux-mêmes et gonflés de fausse modestie, nous maraboutaient le cerveau sans nous dispenser de véritable cours. La chronologie, la connaissance des événements, des auteurs, le par cœur,… Tout cela était jugé trop « tradi » pour cette bande d’intello, qui ne jurait que par l’analyse toujours plus alambiquée de concepts toujours plus vides. Pour dire, un de mes enseignants s’amusait de n’avoir aucune mémoire concernant les dates. Ce qui était moins comique, c’était qu’il était prof d’histoire. L’histoire, d’ailleurs, parlons-en. Ma première leçon à PSL n’était pas autre chose qu’une explication de texte douteuse sur ce qu’il convient d’étudier ou non. Un cours d’ « historiographie », pour être précis. Nous nous penchions sur les théories de Jane Burbank et Frederick Cooper dans Empires in World History – Power and the Politics of Difference. La question centrale : quel sens donner au concept d’ « empire » ? Je n’en sais toujours rien et je m’en contrefiche. C’est, plutôt, l’attitude pédante et donneuse de leçons de mon intervenant qui m’est restée en tête. Notamment lorsque celui-ci nous a très clairement expliqué que Burbank et Cooper, dont l’approche était assez anti-européenne, étaient encore trop « européano-centrés ». Il nous appartenait donc, à nous élèves, de nous « déseuropéano-centrer » dans nos recherches, en mettant de côté tout ce qui pourrait avoir un lien avec le vieux continent. L’idée pourrait être intéressante pour un étudiant aguerri, un élève de master ou un doctorant par exemple. Encore faut-il que le type ait la connaissance et la maturité historique nécessaires pour éviter de tomber dans l’idéologie bête et méchante. Mais nous ? Des étudiants de deuxième année ! C’est-à-dire des bébés, des élèves limités sur le fond. Comment adopter un point de vue déseuropéano-centré sur un sujet qu’on ne maîtrise même pas ? L’épisode semble anecdotique, pourtant il a donné le ton. Durant le reste de l’année, les étudiants que je croisais à ce cours usaient et abusaient de la nouvelle maxime. « Ta vision est trop européano-centrée » devenait la réponse convenue à qui s’avisait de questionner l’approche pédagogique et scientifique qui nous était dispensée.

Ce cas de figure est courant à la fac. À Paris Sciences et Lettres comme ailleurs, les élèves sont enjoints à poser un regard critique sur des connaissances qu’ils n’ont pas. On veut leur apprendre à penser mais sans les outils préalables nécessaires. C’est absurde et dangereux. Les dérives identitaires dont il est question aujourd’hui proviennent en grande partie de ce défaut de culture. Culture que nos enseignants ne prennent plus la peine de nous inculquer, tout occupés qu’ils sont à prêcher la bonne parole auprès d’une foule étudiante-courtisane. Seules comptent les innovations théoriques, du moment qu’elles mettent en valeur celui qui les produit. Parallèlement, ces « prophesseurs » ne prennent plus le temps de penser les conséquences de leurs doctrines. Ils sont dans du court-termisme opportuniste, persuadés, du haut de leur tour dorée, de la pertinence de leur action.

Le pire, c’est que les élèves se comportent de la même façon que leurs aînés. Un jour que nous débattions de la faim dans le monde (ou de toute autre banalité pseudo-compassionnelle), un de mes camarades s’est indigné, avec un aplomb terrible, que « les gens lambda ne lisent pas nos thèses » pour soulager leurs maux. De l’anarchisme à la bourgeoisie, il n’y a qu’un pas.

Par Gaston Lécluse

Par Gaston Lécluse

Élevée en bonne petite gauchiste, Gaston Lécluse est devenue la fierté de la famille en infiltrant un journal de droite. La seconde partie du plan : épouser un lepéniste influent et continuer d’ausculter le patriotisme, le nationalisme et l’extrême droite. Même si, en vrai, c’est pour déguster des petits fours à l’Élysée quand Marine sera présidente. Pour elle, le blasphème est une religion et la prière une hérésie. Recrutée au Coq par mégarde.
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