L’excuse de la diabolisation

par | 16 Mar 2021

J’avais trois ans en mai 2002. Un peu jeune pour comprendre la trame entre Jacques, Lionel et Jean-Marie. Mais, venant d’une famille de socialos pur jus, l’absence de reconnaissance de Chirac envers les électeurs de gauche m’a toujours laissée amère. « Dans le temps », je jurais même ne jamais faire barrage au Front National. C’était avant de me faire empapaouter en 2017, en rejoignant, à contrecœur, le « front républicain ».

Républicain, il n’en a que le nom. L’approche est même assez antidémocrate. Surtout, elle excuse le désert politique actuel. À force d’agiter avec ferveur le drapeau de la menace nationaliste – argument inattaquable et culpabilisateur -, nos chers élus en oublient une tâche essentielle : constituer un programme. Mais, il est vrai, taper sur l’adversaire est tellement moins éprouvant et si jouissif. Qu’il soit de gauche, de droite ou du centre, tous se jettent la patate chaude de l’incompétence. L’avantage du FN, en revanche, réside dans la facilité qu’il y a à le conspuer sans arguments politiques réels. Pas de mondanités chichiteuses avec les nationalistes, grâce à un sophisme prétendument irrécusable : le Front est raciste, la République est humaniste, les récalcitrants sont donc des fascistes. Ce qui revient à considérer l’arrivée en finale des Le Pen, par deux fois, comme un pur hasard, et d’autre part les électeurs frontistes comme d’affreux militants racistes ou bien de pauvres âmes égarées, si ce n’est des bêtes qu’il conviendrait – presque – d’exterminer. Quant à ceux qui s’abstiendraient au second tour, ce sont des inconséquents à qui on fera porter toute la responsabilité du naufrage, si naufrage il y a.

Le diagnostic est méprisant, absurde et infantile. Pas étonnant que le RN ait progressé depuis 2012. Non pas que Marine n’y soit pour rien. Arrivée il y a dix ans à la tête du parti de son paternel, la blonde caractérielle a réussi à adoucir le discours et l’image du mouvement, le rendant presque aguicheur avec ses lieutenants BCBG tous droits sortis du berceau. Surtout, elle a su jouer du rejet passionné qu’elle provoque dans les camps opposés. En se positionnant en victime du système, mise au ban de la société politique, elle invite les « indéçus » à s’identifier, eux-mêmes se sentant oubliés – à raison – de responsables qu’ils considèrent comme urbains et élitistes. En 2017, la candidate Le Pen a obtenu plus de dix millions six cent mille voix au second tour, soit quatre millions de plus qu’il y a cinq ans. D’autant que son père comptabilisait, déjà en 2002, cinq millions cinq cent mille votes. Le tissu électoral est donc bien ancré et le nier n’y changera rien.

Ces constatations sont basiques et une gamine de vingt-deux ans les fait aisément. Alors, pourquoi s’échiner à diaboliser le Rassemblement National (puisque c’est désormais son nom) quand on connaît le résultat vain, si ce n’est contre-productif d’une telle stratégie ? Par paresse et lâcheté intellectuelle, par désintérêt de la politique – nos élus n’en font manifestement plus – et par court-termisme individualiste patent (par ambition, quoi). Autant dire que les débats occasionnés par la Une de Libération – « J’ai déjà fait barrage, cette fois c’est fini. » (27/02/21) – et les sondages plaçant Marine Le Pen à 48 % en 2022 présagent une bonne gifle pour la présidentielle. Reste à savoir qui des candidats ou des électeurs se la prendra et, surtout, quand. Avant le premier tour ça réveille, après le second ça terrasse.

Par Gaston Lécluse

Par Gaston Lécluse

Élevée en bonne petite gauchiste, Gaston Lécluse est devenue la fierté de la famille en infiltrant un journal de droite. La seconde partie du plan : épouser un lepéniste influent et continuer d’ausculter le patriotisme, le nationalisme et l’extrême droite. Même si, en vrai, c’est pour déguster des petits fours à l’Élysée quand Marine sera présidente. Pour elle, le blasphème est une religion et la prière une hérésie. Recrutée au Coq par mégarde.
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