Once upon a time in the tram

par | 25 Mai 2021

Bon, ils étaient quoi, 120, 150 max ? Pas de quoi mettre en péril la vie de la cité, une manif plutôt fluette, en somme. Et puis y avait de tout, des Gilets Jaunes, des anti-5 G, des anti-CIGEO – je ne sais même pas de quoi c’est-il que ça cause, ça, et comme je suis pris d’une flemme monumentale, ben je vais me passer de cette information essentielle – et autres pignolos de service. En plus, c’était une vraie manif de Gôche, vu qu’il y avait même des drapeaux palestiniens, une manif sans le drapeau de la Palestine, c’est comme un Big Mac sans ketchup, ça passe mais c’est moins bien. Tiens, d’ailleurs, c’est marrant, dans une bonne démonstration sociale de gauche, y a l’oriflamme palestinienne et dans les grands concerts de rock, y a toujours un allumé avec son Gwenn ha Du, le fanion bretonnant, c’est comme ça, faut pas chercher à comprendre, c’est un passage obligé.

Bref.

Ils étaient là, samedi après-midi, à se trimballer rue St-Jean, sur la voie du tram. Et donc, forcément, ben le tram n’y roulait pas, rapport à la solidité de l’engin par rapport à la moins forte constitution du manifestant moyen. Et moi, comme j’étais au bout de la ligne, ben j’attendais. En râlant, faut pas se leurrer, parce que ça m’emmerdait un tantinet sous le ciel mi-moche de ce jour-là, en plus, je n’avais pas fini de préparer ma partie de Donjons et Dragons du lendemain pour les copains, donc ils me courraient un tantinet sur le haricot, les comiques. Déjà que je ne les avais guère à la bonne, mais là, ils me gonflaient sévère. Certes. Mais comme je suis un bon démocrate à la crème de républicain, ben, je mets ça dans ma poche avec mon tire-jus par-dessus et je prends mon mal en patience, c’est pas plus grave que ça.

Il y avait cette petite dame hors d’âge, difficile à dire la décennie, 70, peut-être 80, pas bien solide sur ses appuis, un bonnet informe sur le caillou, ça lui donnait un petit air de Carmen Cru, tirant son caddie d’où jaillissaient deux queux de poireau. Alors qu’un tram poussif finit par se pointer, elle balance, je ne sais pas si elle s’adressait à moi, sur un ton définitif : « La France, elle est foutue ». Faut reconnaître dans le style analyse à la con, ça se pose là, l’interjection de la vieillarde, ça renifle ses petites haines recuites et ses colères à peine rentrées. Je ne vais pas me mettre à faire de la sociologie de comptoir, déjà parce que je ne suis pas sociologue et surtout, parce que les comptoirs sont inaccessibles pour le moment, mais en la regardant, je me disais qu’elle n’était pas du genre grande possédante qui tremble pour ses picaillons devant l’avancée des Rouges, non, elle avait plus l’air de la veuve qui vit sur une chiche pension de réversion ou d’une ex-instit qui compte les petits sous de sa retraite moisie, putain, c’est navrant comme image, on dirait que j’écris dans Valeurs Actuelles, va falloir que je demande mon transfert, c’est la période du mercato. En somme, une dame pas riche qui proteste quand d’autres pas tellement plus riche protestent contre la pas-richesse, ça m’a quand même fait tout bizarre.

Et, alors que je m’abîmais les œils sur une 500 000ᵉ partie de Gardenscapes©, ma pensarde s’est mise à pédaler toute seule. C’était peut-être ça, l’érosion de la Gauche dans ce beau pays qui glisse doucement vers la Droite. C’était peut-être des millions de petites vieilles mal fagotées qui ne se sentent plus tellement représentées par les partis de cette fameuse Gauche. Peut-être qu’elles n’en ont rien à foutre de la convergence des luttes et du décolonialisme. Peut-être que ça leur passe au-dessus de la tête et du portefeuille, les grands débats outrés sur le genre et les pétages de plomb sur les réunions non-mixtes. Peut-être que, comme de nombreux copains, de plus en plus nombreux, pas si vieux et décatis, elles en ont marre de se prendre des leçons de morale de jeune peigne-culs au fondement bien calés sur des certitudes sans fondements, justement.

Tiens, ça m’a rappelé un intervenant dans je ne sais plus dans quelle émission d’Inter qui bramait à tout vent qu’il était temps que l’on ramène les marges vers le centre et qu’on écoute les minorités plus que la majorité. J’avais hurlé à la mort devant mon poste radio – nan, j’déconne. Je n’ai pas de poste radio, j’écoute France Interne, le poste de ceux qui aiment leur nombril, sur mon téléphone malin – ce jour-là, en traitant cette docte personne de tous les noms d’oiseaux qui me passaient alors par la tête et je vous prie de croire que c’est une putain de volière mon ciboulot dans ces cas-là et pas seulement de Milan. Non, pas le piaf. Alors, en additionnant les deux, parce que je suis super fort en calcul mental, je me suis demandé si cela n’expliquait pas finalement ceci et si un jour la Gauche allait se souvenir quelle était sa mission première et se réveiller ?

Et puis, je suis arrivé à Mon Désert, je suis rentré chez moi et j’ai continué à préparer mon scénario de Donjon.

Par Naqdimon Weil

Par Naqdimon Weil

Naqdimon Weil est rédacteur. Il est aussi chroniqueur. Il est surtout social-démocrate universaliste, laïcard et sioniste. Il est gravement quinquagénaire et profondément provincial. Et, évidemment, il est dans le Coq.
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